AUTEURS
JOSÉE ST-PIERRE, Ph.D., Professeure titulaire, Institut de recherche sur les PME, Josee.St-Pierre@uqtr.ca
LUCILE DEFAYS, M.B.A., Lucile.Defays@uqtr.ca
RICHARD LACOURSIÈRE, M.Sc., Professionnel de recherche, Institut de recherche sur les PME, Richard.Lacoursiere@uqtr.ca

INTRODUCTION
Depuis plusieurs années, l’économie mondiale connait des transformations majeures. Alors que la plus grande partie de l’activité économique était tributaire des pays du Nord, de nouvelles zones géographiques ont émergé et sont rapidement devenues des acteurs importants du commerce mondial. Si la tendance se maintient, en 2050, la Chine, l’Inde, l’Indonésie et la Malaisie devraient se retrouver parmi les 20 plus grandes puissances mondiales[1]. Ces changements créent des opportunités d’affaires intéressantes pour les PME exportatrices canadiennes qui font face depuis quelques années à des ralentissements sur les marchés qu’elles exploitent habituellement, soit les États-Unis et, dans une moindre mesure, l’Union Européenne. Ces zones sont visées notamment pour leur grande proximité géographique et culturelle, facilitant ainsi les activités de commerce international. Les données compilées par Statistique Canada confirment la concentration des activités internationales des PME canadiennes vers des zones plutôt traditionnelles ou avec qui le Canada a des accords, ce qui permet de réduire l’incertitude commerciale.

Figure 1 : Destination des exportations canadiennes selon la taille des entreprises (2011)[2]

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C’est dans ce contexte de ralentissement des exportations vers les zones traditionnelles que les pouvoirs publics et les organismes de soutien souhaitent encourager les entreprises à se tourner vers les marchés émergents. Néanmoins, l’exportation vers ces pays demeure encore limitée. Si on constate qu’une part de plus en plus importante des exportations est à destination des pays émergents, le volume d’exportation et le nombre d’entreprises qui se tournent vers ces pays restent encore anecdotiques puisque seulement 7% des petites entreprises exportent vers les pays du BRIC[3]. Cette relative timidité s’observe particulièrement chez les PME, qui ne témoignent que d’un faible intérêt pour ces marchés. L’incertitude de faire affaire avec des marchés présentant de nombreuses différences culturelles ainsi que les difficultés perçues à différents égards (lois et règlements, logistique, pratiques d’affaires, etc.) et pouvant augmenter les risques d’échec sont souvent avancées pour expliquer ce faible intérêt.

De manière générale, l’exportation est une activité dont l’issue n’est jamais garantie parfaitement, étant donné l’incertitude et les risques qui la caractérisent. Par exemple, des coûts élevés d’expédition et de transport, l’incapacité d’offrir des prix compétitifs étant donné la réaction des concurrents, les difficultés de recouvrement des paiements des clients étrangers et la variation du taux de change ne sont pas toujours facilement prévisibles et peuvent mettre en péril la rentabilité des ventes à l’étranger.

Dans le cas des PME, les échecs rencontrés dans les activités d’exportation s’expliqueraient notamment par les ressources limitées dont elles disposent, ce qui réduirait leur capacité d’anticiper et de gérer les risques qu’elles devront affronter. En plus d’accroître leur vulnérabilité, l’absence d’outils de gestion des risques empêcherait les PME d’apprendre de leurs échecs pour améliorer leurs compétences internationales et leur capacité d’être plus compétitives.

L’incertitude et les défis que revêtent les activités d’exportation se trouvent exacerbés lorsqu’il s’agit de pénétrer des marchés tels que la Chine ou d’autres pays asiatiques, où l’information est plus opaque et inaccessible et où existent d’importantes barrières de communication. À cause de leur éloignement géographique et des importantes différences culturelles et institutionnelles qu’ils présentent aux yeux des dirigeants de PME québécoises, les marchés asiatiques peuvent donc sembler empreints d’une plus grande incertitude que les marchés nord-américain ou européen. De ce fait, les activités d’exportation de PME québécoises vers les pays asiatiques pourraient avoir pour effet d’augmenter leur niveau d’exposition au risque. Pour autant, on ne doit pas considérer qu’il s’agit de marchés inaccessibles, puisque certaines PME réussissent à se démarquer dans ces espaces qui regorgent d’opportunités.

Qu’est-ce qui fait que certaines PME acceptent d’exporter vers des pays à risque élevé alors que la plupart des autres déclinent cette opportunité? Voilà la question à laquelle nous tentons de répondre dans les pages qui suivent.

Afin de mieux cerner le rôle que peuvent exercer certaines variables dans la détermination des activités d’exportation, nous allons analyser d’une part la propension à prendre des risques et, d’autre part, les mécanismes de gestion du risque que peuvent mettre en place les PME pour favoriser l’atteinte de leurs objectifs. Avant de présenter ces résultats, discutons brièvement des notions de risque.

RISQUE ET EXPORTATION

Les risques associés aux activités d’exportation : quelques facteurs connus
Bien que l’exportation soit une activité stratégique ayant suscité une forte attention des chercheurs depuis plus de cinquante ans, on trouve peu d’études qui mettent de l’avant les risques qu’elle représente pour les entreprises. De ce fait, on connaît relativement peu les sources d’échec des activités d’exportation, alors que ces échecs sont bien réels comme le confirme Miller (1992)[4], qui figure parmi les premiers auteurs à avoir proposé une classification des risques associés à ces activités. Cet auteur insiste sur la pertinence d’adopter une approche intégrée couvrant différents niveaux de risque, soit ceux liés à l’environnement global (risques d’ordre politique, gouvernemental, macroéconomique, social et naturel), au secteur d’activité (marché, produit, concurrence, technologie) et l’entreprise elle-même (risques liés aux opérations, à la responsabilité, à la R-D, au crédit, au comportement des individus). Pour sa part, Leonidou (2004)[5] s’est intéressé aux obstacles ou difficultés auxquels font face les PME exportatrices. Ces obstacles comprennent des facteurs externes (p. ex., juridiques, économiques, politiques, socio-culturels) et internes à l’entreprise (liés au produit, aux fonctions de l’entreprise, à l’information, etc.). Dans la mesure où l’incapacité de les identifier et de les résoudre pourrait compromettre l’atteinte des résultats escomptés via les activités d’exportation, ces obstacles peuvent être vus comme autant de facteurs de risque pour les PME exportatrices. Adoptant plutôt une approche de gestion de projet, St-Pierre (2004)[6] identifie pour sa part sept catégories de risques susceptibles de faire échouer un projet d’exportation. Chacune de ces catégories regroupe différents facteurs de risque liés à l’expérience en matière d’exportation, à la capacité de gestion, au marché, au produit, à la vente, à la logistique et aux aspects juridiques. L’ensemble des risques identifiés par ces travaux a permis de construire une liste de risques que nous allons utiliser plus loin dans ce travail (voir Annexe).

L’attitude face au risque : un élément influant sur la décision d’exportation
Par ailleurs, les propriétaires dirigeants d’entreprises, tout comme les membres de la population en général, n’ont pas tous la même attitude envers le risque. Certains sont relativement confortables et acceptent d’y faire face, c’est le cas notamment des dirigeants qui favorisent les activités d’innovation radicale ; alors que d’autres préféreront des stratégies moins audacieuses où les résultats présentent plus de certitude d’être atteints. L’attitude des dirigeants face au risque apparait ainsi comme un déterminant important des activités d’internationalisation des entreprises. Plus le niveau de risque perçu est élevé, moins certains dirigeants s’engageraient dans ces activités. Le développement international, tout comme le développement de nouveaux marchés, s’avérerait donc tributaire de la propension de l’entreprise et de son dirigeant principal à prendre des risques. Évidemment, les dirigeants les plus réfractaires au risque seraient peu intéressés par de l’exportation vers les pays émergents que l’on peut aussi qualifier de «pays à risque».

Suivant ce qui précède, les entreprises qui acceptent de s’internationaliser sur des marchés plus risqués afficheraient donc une plus forte propension à prendre des risques que les autres. C’est là une première hypothèse (H1) que nous allons vérifier plus loin.

Les mécanismes de gestion du risque : pour accroître les possibilités de succès de l’exportation
Certaines études remettent toutefois en question l’importance d’une attitude favorable à la prise de risques et suggèrent que la propension au risque des dirigeants d’entreprises pourrait n’être que le reflet d’une meilleure aptitude à les gérer par la mise en place de mécanismes spécifiques. Ce constat a pu être vérifié auprès d’un groupe de PME autrichiennes, alors que la mise en place d’un système de gestion du risque favorisait l’adoption d’une stratégie plus agressive à l’égard des nouveaux marchés[7]. Le comportement des PME serait alors stratégique en ce sens que la prise de risques serait pleinement assumée par la mise en place de différents mécanismes de gestion permettant aux entreprises de s’adapter à leur environnement (l’Annexe 1 présente ces différents mécanismes de gestion ainsi que les indicateurs utilisés pour en mesurer le niveau de développement).

En somme, les PME choisissant d’opérer dans un environnement «incertain» seraient donc susceptibles de mettre en place différents mécanismes leur permettant de gérer les risques inhérents à leurs activités d’exportation afin de s’assurer qu’elles pourront rencontrer leurs objectifs. C’est là une deuxième hypothèse (H2) que nous allons vérifier.

CADRE DU TRAVAIL STATISTIQUE
Les données utilisées pour cette recherche sont issues d’une enquête téléphonique réalisée au Québec (Canada) en 2010-2011 sur les différents modes d’internationalisation des PME (importation, exportation, sous-traitance, IDE, collaborations), les déterminants de ces activités et les impacts sur l’entreprise[8]. Cette enquête a permis de recenser les informations sur le profil et le fonctionnement de l’entreprise (réseau, pratiques d’affaires, performance, innovation) ainsi que sur le profil du dirigeant (formation, expérience, contrôle, orientation stratégique). Les dirigeants étaient invités à indiquer le pourcentage de leurs ventes vers différentes régions soit : le Canada, les États-Unis, le Mexique, l’Europe, l’Asie et le reste du monde.

Un nombre de 582 PME manufacturières a répondu à l’enquête et 285 affirment être des PME exportatrices. Parmi celles-ci, on en recense 46 qui déclarent avoir exporté une partie de leurs produits vers l’Asie. De façon à pouvoir bien cerner leurs comportements et actions en matière de gestion des risques et aussi pour analyser si leur comportement était différent de celui des PME qui exportent vers des marchés plus traditionnels, nous avons constitué un groupe de 46 entreprises exportant uniquement vers les États-Unis qui avaient un âge et une taille comparables. Nous comparons ainsi les données collectées de ces deux groupes de PME exportatrices.

RÉSULTATS
Si les entreprises appartenant aux deux groupes sont assez semblables sur le plan du profil du dirigeant, comme on peut le constater au tableau 1, certaines différences ressortent néanmoins entre les entreprises qui exportent aux États-Unis et celles qui exportent en Asie. Ainsi, les entreprises qui exportent en Asie ont un produit à plus fort contenu technologique que celles qui exportent uniquement aux États-Unis. Ce constat n’est pas étonnant : étant donné les caractéristiques des pays asiatiques (production massive de produits manufacturés à bas coûts), les produits étrangers plus technologiques ont plus de chances de s’y distinguer.

Tableau 1 : Le profil des entreprises

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De manière générale, les PME exportant vers l’Asie présentent quelques différences dans leurs attitudes entrepreneuriales. Bien que ces différences ne soient pas statistiquement significatives, le tableau 2 montre que ces entreprises sont plus orientées vers l’innovation (items 1 à 3), ce qui est cohérent avec le fait que leur produit principal a souvent un fort contenu technologique, et qu’elles adoptent une attitude plus agressive en développement de produits.

Tableau 2 : Comportement face à l’innovation et aux risques des entreprises

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En ce qui a trait aux mécanismes de gestion des risques, le tableau 3 permet de constater, tel qu’anticipé, que les exportateurs vers l’Asie ont déployé plus de pratiques ou stratégies visant à développer leur capacité d’affronter l’incertitude. Ces exportateurs se distinguent non seulement par une plus forte protection de la propriété intellectuelle mais aussi par une meilleure collecte d’information (participations salons et expositions, consultations gouvernements), des expériences accrues à l’international (voyager souvent à l’étranger et côtoyer des gens d’autres cultures), une meilleure connaissance des besoins des clients (analyse de la concurrence, prospection de clients à l’étranger) et le recours à du personnel expérimenté dans les activités internationales (développement de compétences à l’international, employés ayant de l’expertise dans les activités internationales).

Tableau 3 : Principaux mécanismes de gestion des risques susceptibles d’affecter le succès des activités d’exportation des PME

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Pour ce qui est de savoir si l’attitude des dirigeants (H1) et la mise en place de mécanismes de gestion du risque (H2) ont une incidence sur le taux d’exportation vers les pays asiatiques, nous avons utilisé des régressions dont les résultats sont présentés sur la figure 2[10]. On peut constater que ces résultats vont dans le sens des hypothèses que nous avons formulées, c’est-à-dire qu’ils sont des prédicteurs significatifs du taux d’exportation vers les pays asiatiques.

Dans un premier temps, on note que les entreprises qui ont une plus forte propension à prendre des risques exportent davantage vers les pays à risque que les autres (figure 2). Notre première hypothèse est ainsi validée.

Figure 2 : Les déterminants du taux d’exportation vers les pays asiatiques

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Toutefois, la mise en place de divers mécanismes de gestion des risques explique mieux la décision d’expansion internationale des PME vers les pays asiatiques. Plus précisément, on observe que le taux d’exportation vers les pays asiatiques serait favorisé par la présence d’un responsable logistique et celle d’employés ayant de l’expertise dans les activités internationales ou ayant pu développer des compétences à l’international. Finalement, de façon concomitante, la propension à prendre des risques ainsi que la mise en place de diverses stratégies de gestion de ces risques contribuent à expliquer avec plus d’acuité le taux d’exportation de PME québécoises vers les pays asiatiques.

DISCUSSION ET CONCLUSION
Certains chercheurs suggèrent que la propension à prendre des risques pourrait constituer une condition préalable à certaines décisions d’internationalisation. Nos résultats confirment effectivement cette hypothèse, mais celle-ci n’est pas suffisante pour justifier certaines décisions risquées. Nous confirmons que la propension à prendre des risques ainsi que la mise en place de différents mécanismes visant à les contrôler et à les gérer ont un impact significatif sur le taux d’exportation des PME vers l’Asie.

Ainsi, parce que la distribution constitue une source de risques importante pour les entreprises exportant dans des zones à risques, il n’est pas étonnant de constater l’influence positive de la présence d’un responsable logistique. De même, les zones à risque présentant certaines subtilités de gestion, la présence d’un capital humain formé et expérimenté ne peut que réduire les difficultés à gérer de telles activités tout comme elle peut contribuer à réduire les risques d’erreurs liés à la méconnaissance de certaines pratiques, de certains outils et d’éventuels chocs culturels. Par ailleurs, les connaissances requises pour gérer adéquatement ces risques nécessitent une mise à jour régulière via des activités de développement des compétences, lesquelles jouent un rôle significatif dans les entreprises étudiées.

En somme, bien que ces résultats exploratoires aient été obtenus sur un petit groupe de PME, nous pouvons retenir que l’exportation vers des pays émergents qui offrent d’importantes opportunités de croissance, devrait être davantage considérée par un plus grand nombre d’entrepreneurs. Ces destinations peuvent être lucratives et favorables à l’expansion des entreprises dès lors que ces dernières peuvent mettre en place divers mécanismes pour les aider à réduire les risques présents sur ces marchés. Adopter une stratégie d’exportation vers des destinations nouvelles devrait ainsi requérir, outre une analyse des bénéfices potentiels, une prise en compte des risques à affronter. Cette capacité à identifier les risques et à les contrôler par divers mécanismes devient ainsi une capacité stratégique que devraient développer les PME, ce qui leur permettrait d’affronter avec plus de succès les contraintes et l’incertitude de l’environnement d’affaires actuel.

Annexe 1
Indicateurs et mesures utilisés pour les mécanismes de gestion du risque

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[1] HSBC. (2012). The World in 2050. From the Top 30 to the Top 100. 42 pages.

[2] Statistique Canada (2011). Enquête sur le financement et la croissance des petites et moyennes entreprises.

[3] Les pays du BRIC sont le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. Les statistiques viennent de la référence suivante : Industrie Canada. (2013). Enquête sur le financement et la croissance des petites et moyennes entreprises.

[4] Miller, K.D. (1992).  A Framework for Integrated Risk Management in International Business, Journal of International Business Studies, 23(2), 311-331.

[5] Leonidou, L.C. (2004). An Analysis of the Barriers Hindering Small Business Export Development. Journal of Small Business Management, 42(3), p. 279-302.

[6] St-Pierre, J. (2004). La gestion du risque: Comment améliorer le financement des PME et faciliter leur développement, Presses de l’Université du Québec, 288 pages.

[7] Brustbauer, J. (2016). Enterprise risk management in SMEs: Towards a structural model, International Small Business Journal, 34(1), p. 70-85.

[8] St-Pierre, J., Raymond, L., Laurin, F. et Uwizeyemungu, S. (2011, décembre). « Mondialisation et internationalisation des PME : le comportement des PME québécoises ». Disponible : http://uqtr.ca/inrpme.

10 ANOVA est un test statistique qui permet de mesurer si les différences observées entre les deux regroupements sont statistiquement significatives. Nous présentons le degré de significativité des différences. Nous considérons que les différences sont significatives si la valeur p est inférieure à 0.10.

[10] Une régression est un modèle statistique qui permet de tester des relations entre des variables indépendantes (les mécanismes de gestion des risques et la propension à prendre des risques) et une variable dépendante (le taux d’exportation en Asie). Pour les fins de ce test, nous avons attribué la valeur de zéro à la variable exportation pour les entreprises qui exportent vers les États-Unis uniquement, et le taux d’exportation réel pour celles qui exportent en Asie.  Toutes les variables présentées dans le tableau 3 ont été intégrées au modèle. Seules les variables significatives sont été retenues dans le tableau 4.